Rwanda :

Dialogue comme préalable à la paix et à la réconciliation…

par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

1990-2010 : bientôt 20 ans après le début de la guerre du FPR (Front Patriotique Rwandais), offensive qui a culminé au génocide, le Rwanda peine à revenir et à s'interroger sur son passé. Ces événements malheureux ont marqué les mentalités rwandaises et ont contribué à la désintégration nationale. Ils consacrèrent la violence et l’exclusion en tant que variables négatives dans le processus de réconciliation entre les composantes de la société rwandaise. Ce processus est malheureusement toujours jusqu’aujourd’hui entravé du fait que les Rwandais n’ont pas encore pu élaborer des mesures curatives pour remédier à leur contentieux.

Le contentieux inter rwandais plonge ses racines dans la nuit des temps ; il est à situer dans la période précoloniale. Et il est fortement alimenté par des luttes pour conquérir le pouvoir politique entre les composantes de la société rwandaise à savoir les Hutu, les Tutsi et les Twa. Les colonisateurs n’ont pas désamorcée ce contentieux, ils l’ont au contraire exploité à leur avantage notamment sous l’angle de l’idéologie hamitique.

Au lendemain des indépendances, les clivages politiques entre les Rwandais n’ont pas été réellement débattus dans l’esprit de leur trouver des solutions adéquates permettant un mieux vivre ensemble. Au contraire, ils se sont perpétués, alimentés à la fois par des ressentiments et par l’esprit de domination acquis par les uns et les autres pendant les périodes antérieures. Au courant de la dernière décennie du XXème siècle, le contentieux inter rwandais a éclaté en une guerre planifiée et lancée par le FPR, actuellement au pouvoir à Kigali -Rwanda- et dont le point culminant a été le génocide.

La gravité et l'intensité de la tragédie qui eut lieu durant cette période ont affecté toutes les composantes de la société rwandaise. Récemment, critiquant le rapport de l’ICG (International Crisis Group), Eugène SHIMAMUNGU a écrit : « …Chacun des Rwandais l’a (génocide : NDLR) ressenti dans sa chair, car actuellement il n’existe aucune famille hutu, tutsi ou twa, qui n’a pas eu ses victimes. Chaque Rwandais sait qui a tué les membres de sa famille.  Je sais qui a tué les 26 membres de ma famille. Aucun Rwandais n’a besoin d’une interprétation, telle ou telle autre, selon les intérêts de tel ou tel régime, tel ou tel lobby étranger. Aucune victime n’est plus importante que l’autre. Chaque Rwandais connaît son tueur, il faut simplement mettre en place les possibilités d’une justice équitable, panser nos plaies, pour ensuite nous réconcilier... »

L'idée de la réconciliation suppose donc que la société rwandaise se reconsidère dans son entièreté et évite le raccourci parfois trop facile d'une criminalisation d'ensemble à l'opposé d'une victimisation généralisée. L'idée de la réconciliation suppose également l'idéal d'une justice équitable. Elle ne peut pas provenir des grandes messes de réconciliation nationale qui sont devenues synonymes de manipulations politiques, de fausses absolutions, de lecture biaisée voire de falsification de l'histoire. Elle ne peut pas non plus provenir des grandes messes de réconciliation nationale dont les prometteurs paraissent en proie à un déficit de crédibilité. La réconciliation est un acte de volonté et non une imposition. Elle suppose au préalable que les Rwandais se rencontrer pour parler du contentieux qui les oppose depuis des siècles dans le cadre d’un dialogue hautement inclusif.

A ce dialogue devraient être associées toutes les forces vives du Rwanda, de l’intérieure comme de l’extérieure (partis et organisations politiques, société civile, communautés religieuses, représentants des professions, des associations de défense des droits de l’homme, représentants des femmes, représentants de la jeunesse, représentants du régime actuel….)

Ce dialogue franc et sincère entre les Rwandais qui n’a jamais eu lieu jusqu’à date, serait une occasion :

-de réfléchir en commun sur notre histoire, sur les réalités passées et présentes

- de faire l’inventaire objectif des moments-clés de l’évolution sociopolitique du Rwanda

-d’établir sans parti pris les rôles de tous les acteurs politico-militaires (tant nationaux qu’étrangers), reconnaître la part de tout et chacun pour se comprendre et se pardonner ;

-d’identifier et de combattre ce qui divise les Rwandais (combattre les identités meurtrières)

-de discuter des problèmes de gouvernance et de la mise sur pied d’une structure politique reflétant une vision commune de l’avenir du pays ;

-d’initier des politiques nouvelles devant garantir à chaque Citoyen rwandais ses droits fondamentaux dans une société en paix ;

-de lancer les bases des institutions transitoires hautement représentatives dont le rôle principal serait de préparer les prochaines élections démocratiques…

Car, nous pensons qu’au Rwanda ce n’est ni la guerre, ni le mensonge, ni la terreur qui résoudra les problèmes. Seul le dialogue, c’est-à-dire apprendre à se parler sans contrainte aucune pourra nous emmener à nous réconcilier avec nous même et à nous réconcilier avec autrui. Dialoguer, c’est se parler en se regardant dans les yeux et en reconnaissant dans l’autre l’image du Christ, que l’autre est aussi une créature divine.

Un dialogue sincère, plutôt que les armes, est la seule et l’unique voie d’arrêter le flot de sang qui rougit de façon chronique le sol rwandais. Un tel dialogue est susceptible de faciliter la réconciliation mutuelle. Car il permettrait d’écouter et de comprendre l’autre ; c’est - à - dire d’essayer « de pénétrer dans cet autre, d’être à sa place, de vivre son déchirement et de juger de l’ampleur de ce dernier afin de bien dimensionner pour lui le pansement en urgence et de prescrire avec exactitude les remèdes devant assurer la guérison définitive. Cette démarche délicate, marquée par les sentiments d’amour et de respect profond envers l’autre, aboutit à des résultats extraordinaires qui cimentent définitivement les relations sincères entre les hommes (individus ou groupes) en tant que partenaires ou voisins… » (Voir Ferdinand NAHIMANA, Rwanda. Les virages ratés. Editions Sources du Nil. Collection « Le droit à la parole », p. 17.) Ce dialogue est enfin de compte nécessaire pour permettre aux Rwandais d’atteindre une vision partagée du tragique héritage de notre histoire.

Réconciliation mutuelle signifie reconnaître, comprendre et pardonner enfin de vivre ensemble. Vivre ensemble c’est donner à l’autre la sécurité et la recevoir de lui. Selon Heidegger « la condition fondamentale de l’homme est le mitsein (l’être avec) ; notre monde est un mitwelt, un ‘monde avec autrui’ ». Ainsi donc, le Rwandais doit tendre à s’affirmer avec l’autre et non contre l’autre et de ce fait, construire « le Nous rwandais », c'est-à-dire un Rwanda de complémentarité et non de confrontation.

La réconciliation signifie un nouveau tissage du lien social, un tissage des nouvelles solidarités. Elle signifie le rejet du mépris de l’autre avec sa conséquence inéluctable qu’est l’exclusion. C’est en définitive une possibilité de renouer avec la paix et le développement. Dans le cas précis du Rwanda où la rupture sociale se traduit par plusieurs millions de morts, la réconciliation ne doit pas être comprise comme une occasion de rester aux côtés de nos morts, victimes de la barbarie humaine, mais comme une voie d’abandonner le deuil discriminatoire et se tourner avec vigueur vers une culture de la vie afin de permettre un avenir meilleur pour tous les Rwandais.

Sans ce dialogue dont la Vérité reste le leitmotiv à l’instar de la Commission Vérité et Réconciliation de l’Afrique du Sud, il est difficile de penser à la réconciliation et partant à la paix au Rwanda et dans la région des Grands Lacs africains.

Avril 2010

(0) Commentaire (soyez le premier) :

Votre message paraîtra dans cet espace.

Réagissez à cet article ou proposez le vôtre :

Tous les champs (non remplis) sont obligatoires. Sauf autorisation, aucune adresse ne sera publiée. Toutefois, signez votre message : nom, prénom, pays...

À :

@

De (votre adresse email) :

@

Sujet  :

Votre message :

 

     

Du même auteur sur ce site mescollines.info :
NSENGIMANA Innocent  :

* Recension du livre du Prof. Maniragaba BALIBUTSA, "Une archéologie de la violence en Afrique des Grands Lacs",Site web Inshuti.org, 2002. Article. Lire le texte.

Ethnisme et violence ou antithèses à la cohabitation et au dialogue communautaires : le cas du Rwanda précolonial et colonial. (Octobre 2008).

Merci de votre visite et à très bientôt.

Pour revenir à l'Accueil du site mescollines.info, cliquez ici.